COPYRIGHT:  Décembre 2007 - Jacques Simon TIMOTEI
Bibliographie Livre d'or ***
 

 

 

CONTES ET LEGENDES DE CORSE

ORSOLAMANO

ou LA MOUCHE DE FRETO

Chronique médiévale de Giovanni della Grossa

 

 

Le seigneur qui régnait en ce temps-là s'appelait Orso-la-mano et était réputé pour avoir tous les vices. Il ne faisait pas beaucoup la guerre aux Bonifaciens et protégeait encore moins la population. Il s'employait seulement à opprimer la population de Freto. Entre autres usages, il avait établi un statut abominable selon lequel tous les hommes qui se marieraient en prenant femme vierge devraient appeler Orsolamano à leurs noces. Celui-ci devrait passer avec l'épousée la première nuit et le lendemain matin la reconduire chez son époux.

Un homme qui s'appelait Piobitto se proposa d'apporter remède à ce détestable usage.

Habile cavalier et fin chasseur, Piobitto alla dîner un jeudi soir chez un homme nommé Giacomo di Gagia et il vit une jeune fille en âge d'être mariée qui lui plut. Il la demanda en mariage. Giacomo lui répondit qu'il ne pouvait marier sa fille par crainte de l'outrage qu'Orsolamano lui infligerait. Piobitto confia alors son projet à Giacomo qui l'ayant entendu, lui promit le mariage. Le samedi soir, à la tombée de la nuit, Piobitto envoya un messager pour faire savoir à Orsolamano qu'il voulait prendre pour épouse la fille de Giacomo et il ne voulait pas faire les noces sans qu’il y participât, conformément à son statut, et il lui demandait de ne pas prendre ombrage du caractère soudain de ce mariage.

Orsolamano lui répondit qu'il avait eu tort de ne pas l'avoir avisé plus tôt et le dimanche matin il partit au galop sur la route de Foce-di-Pruno avec quelques hommes à cheval. Piobitto se tenait au col avec quelques cavaliers dans l'attente de sa réponse. Quand Orsolamano arriva, ils l'accueillir et Piobitto commença à parler à Orsolamano tout en faisant courir son cheval de part et d'autre, afin de mettre Orsolamano en confiance. Il lui dit : "c'est le meilleur cheval de Freto, je crois que demain vous serez heureux de l'avoir devant la mariée. Si vous voulez vous éloigner d'une demi course de cheval, je viendrai vers vous au galop et vous verrez la course du cheval dans cette plaine." Tandis qu'Orsolamano allait se mettre à l'autre bout du trajet que devait accomplir le cheval, Piobitto le suivit et, lui jeta le lasso qu'il portait caché sous sa pelisse. Il attrapa Orsolamano et éperonna vigoureusement son cheval en courant de part et d'autre de sorte qu'il le déchiqueta sur place. Aucun des hommes qui étaient venus avec Orsolamano ne prit les armes et n'osa esquisser une vengeance et chacun s'en retourna à ses affaires.

Aussitôt, la nouvelle du malheur se répandit à travers la région de Freto pour la plus grande joie de tous. La colère du peuple était si grande que les gens de sa maison étaient exécutés partout où ils se trouvaient. Le château de Monte Alto fut pris et détruit, tous les hommes de sa famille furent tués, les femmes violemment maltraitées et humiliées par les hommes qui tous abusèrent d'elles charnellement et publiquement. Sur le lieu même où il avait été tué, Orsolamano fut enterré dans la campagne, hors des lieux sacrés, comme le méritait vraiment cet homme qui avait donné un si mauvais exemple dans la moindre de ses actions. Sa sépulture fut à l'image de sa vie, de sa réputation et de sa mort.

Toutes les femmes de Freto tinrent une assemblée dans une église avec la femme de Piobitto, et toutes lui firent honneur et révérence comme à l'épouse de celui qui les avaient toutes honorées. Elle lui placèrent sur la tête un ornement en guise de couronne et elles firent à Freto un édit selon lequel aucune femme, en présence de la femme de Piobitto, ne pourrait orner sa tête d'un semblant de couronne ni placer sur sa tête une guirlande qui rappelât une couronne. Et toutes les femmes devait l'appeler Madame.

Orsolamano mort, comme on l’a dit, le peuple de tous les villages de Freto se rassembla pour décider de la façon dont ils devaient se gouverner dans les choses de justice. Il fut décidé que toute la région devrait se gouverner en peuple et commune et que le nom de seigneur n’existerait plus. Les querelles intestines reprirent de mal en pis ainsi que les vols et crimes de toutes sortes et ces gens n’étaient capables d’aucune bonne action.

Un an après la mort d’Orsolamano, retournant sur ce lieu où il avait été tué et enseveli au hasard, quelques hommes allèrent d’un commun accord ouvrir la sépulture parce qu’on disait qu’il y avait vraiment le démon. Quand elle fut ouverte, ils n’y trouvèrent ni chair ni os, comme s’il n’y avait jamais été enterré. De la sépulture, il sortit seulement un grosse mouche de la taille d’un frelon, et cette mouche volait autour des hommes qui avaient ouvert la sépulture en faisant un bruit semblable à celui des grosses mouches. Ensuite elle s’éloigna dans les environs, et tous les humains, de même que les animaux, mâles et femelles, mouraient aussitôt. Cette mouche grandissait et au bout de dix ans, elle devint de la taille d’un boeuf, de sorte qu’elle ne pouvait plus voler, et de son souffle elle empoisonnait les personnes qui par malheur s’approchaient d’elle et partout où elle se trouvait, il en était de même pour toute chose vivante. À la fin, elle se tenait au milieu de Freto en un lieu qui s’appelait le col de Pruno ; du levant jusqu’au ponant, la région est en pente et ensuite le rivage est plat jusqu’à la mer ; du Nord au Sud, il y a des montagnes dont l’une s’appelle chaîne de Coggio et l’autre, vers Bonifacio, s’appelle Serra di l’Oro. La mouche à la fin, se tenait à ce col ; et dans les villages vers lesquels le vent portait l’odeur de la mouche, toute la population mourait, les humains, les animaux ; et même les plantes dépérissaient.

Les villages se dépeuplèrent, beaucoup de gens fuyaient pour se réfugier dans les grottes et ils mouraient là où le vent portait cette odeur.

Voyant une telle destruction, Piobitto s'en alla à Pise discuter avec des savants docteurs du remède à apporter. Ceux-ci lui ordonnèrent un certain onguent à base d'huile de baume, d'autres drogues et ingrédients aromatiques, avec injonction de s'en oindre et d'en oindre son cheval, régulièrement, pendant un mois. Ensuite, selon leurs conseils, il pourrait alors tuer la mouche avec une lance, puis il devrait user du même baume, pour lui et son cheval, pendant un autre mois. Munis de ces conseils et de ce remède, Piobitto s'en revint en Corse à Freto. Il utilisa avec diligence, pendant un mois, l'onguent qu'il avait apporté, après quoi il alla où était la mouche et avec une lance il la transperça et la tua. Ensuite, il utilisa le baume pendant huit jours seulement et décida de ne plus s'oindre , jugeant qu'il était hors de danger. Lui et son cheval moururent en quelques heures.

Freto resta en grande partie dépeuplé et ceux qui restaient se faisaient la guerre et vivaient en grande discorde.

Aujourd'hui les petits et les grands, quand ils veulent parler d'une chose pestifère et miraculeuse disent : "Est-ce que ce ne serait pas la mouche de Freto ?". Et cela dure et durera éternellement.

 

 

 

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Dernière mise à jour pour cette page : 30 janvier 2022